
est toujours aussi impressionnant: dans des conditions difficiles, les musiciens, dont les plus jeunes ont huit ans et tout juste deux ans de pratique musicale, montrent un sérieux et une assiduité de professionnels. Et les résultats musicaux sont bien là : les plus grands solistes de Bolivie, instrumentistes ou chanteurs lyriques, ne s'y trompent pas, et acceptent ou choisissent de travailler avec cet orchestre. Il représente désormais un vivier de jeunes talents qui apporte un sang neuf à la vie musicale paceña : plusieurs élèves formés par l'école de musique de El Alto ont intégré l'Orchestre Symphonique National de La Paz.
Au delà de la réussite musicale, cette expérience hors du commun joue un rôle d'intégration et de formation professionnelle: une vingtaine de jeunes touchent un salaire régulier, comme professeur auxiliaire ou administrateur, et quand l'orchestre est rémunéré, le cachet est réparti entre tous les musiciens.
Ajoutons à ce tableau la diffusion de la musique symphonique dans des lieux ou parmi un public qui n'y avaient pas accès.
Le succès est tel que d'autres villes demandent à Fredy Cespedes de lancer un travail identique chez elles.
La
pédagogie impulsée par Fredy, basée sur l'imitation, l'immersion, et
l'intégration, répond à un mot d'ordre principal : jouer. Dès qu'un élève a
compris les bases de la pratique de son instrument, il intègre l'orchestre. Les
répétitions n'interviennent pas au terme d'un travail individuel de déchiffrage
et d'appropriation du morceau (le travail à la maison est impossible pour
beaucoup de jeunes) : l'orchestre « lit » la partition tous pupitres confondus,
puis en cas de besoin les parties sont reprises séparémment, avant d'être
rejouées toutes ensemble. La première lecture est chaotique, pendant la deuxième
on commence à deviner le sens du morceau, puis dès la troisième tout fonctionne,
plusieurs musiciens ne regardent plus la partition, et le travail des nuances et
du caractère peut commencer.
Rien
n'est plus éloigné de l'univers de Strauss que la Ceja de El Alto : klaxons,
embouteillages, cris des voceadores, des centaines de personnes et de
véhicules se croisent en slalomant entre les vendeurs à la sauvette et les
minibus qui chargent ou déversent leur flot de voyageurs, en apnée pour échapper
aux gazs d'échappement. Ce vacarme parvient jusqu'à la salle de répétition,
l'ancienne mairie brûlée en 2003 dans les émeutes que l'on sait, réhabilitée
tout en conservant les traces de l'incendie, « pour mémoire ». Et là, dans le
froid de l'hiver à 4000 m d'altitude, en mimant, jouant, contant, Fredy fait
vivre l'univers des valses de Vienne ou de Carmen. Et ça marche...
Le
répertoire de l'orchestre est énorme. Des morceaux nouveaux sont ajoutés
pour chaque concert. Le temps consacré à chacun pendant une répétition est très
court, rarement plus de trois « lectures », parfois uniquement le travail d'une
difficulté (l'accord final par exemple). Les jeunes passent d'un morceau à
l'autre sans problème apparent. Leur capacité de mémorisation est
impressionnante.
Fredy connait très bien chacun des musiciens. Il les place de manière à ce que les plus fragiles soient entourés par des anciens. Il encourage les familles, dont beaucoup ont intégré depuis des générations une discrimination les coupant de toute activité sociale, à assister aux répétitions, à venir aux concerts.
La
formation musicale commence à avoir des retombées socio-professionnelles
: 17 jeunes sont maintenant payés 700 bs[1]
par mois par la Mairie en tant que professeurs auxiliaires, et 2 comme
gestionnaires. Huit ont intégré l'Orchestre Symphonique National de La Paz. Et
quand l'orchestre joue contre rémunération, le cachet est partagé entre tous les
musiciens (pour un concert de juillet par ex, 60 bs pour les solistes, 50 pour
les chefs de pupitre, et 40 pour les autres). L'Ecole de musique de El Alto
n'est plus simplement une belle histoire, c'est aussi un centre de formation
artistique permettant à des jeunes d'accéder à une qualification professionnelle
de qualité et à une reconnaissance sociale.
Pourtant les difficultés ne manquent pas. Tout d'abord, parce qu'en Bolivie, même si le système D permet de trouver des solutions aux situations qui semblent sans issues à nos yeux, rien n'est facile. Les transports, l'approvisionnement, tout est aléatoire. La Bolivie se décrit elle-même comme perpétuellement à la limite du collapsus. Arriver à l'heure au travail, trouver du pain ou une bouteille de gaz pleine, tous les gestes du quotidien sont une gageure et exigent le déploiement d'une énergie extraordinaire. Que dire dans ces conditions de l'organisation hors les murs d'une répétition réunissant 70 instrumentistes et 80 chanteurs... Pour l'une d'entre elles, prévue dans le hall de la Préfecture de La Paz faute de place à El Alto, les contrebasses ne sont pas arrivées.
Le contexte politique est lui aussi source de difficultés : l'ancien maire de El Alto, José Luis Paredes , et son épouse pianiste, ont beaucoup contribué à la mise en place de l'Ecole de musique. La Mairie actuelle, sans être hostile au travail de Fredy, essaye de se démarquer de la gestion précédente. L'orchestre doit trouver sa place dans cette nouvelle configuration.
La
politique internationale joue elle aussi un rôle : l'ambassade de Chine a
beaucoup aidé l'école à ses débuts, avec une importante dotation d'instruments
notamment. Mais l'orchestre a accepté de jouer à l'ambassade de Taiwan, et
maintenant l'ambassade de Chine est très fâchée, et a interrompu toute
collaboration... Fredy a beau expliqué qu'il s'agissait d'un travail rémunéré,
pas d'une prise de position politique, rien n'y fait.
Le SOS cordes, lancé il y a un an tout juste, a eu un résultat dépassant toutes les espérances : des particuliers, des associations, des organismes, des professionnels, se sont mobilisés pour récupérer des cordes, neuves ou usagées. Au bout d'un moment nous n'avons plus compté en jeux de cordes, mais en kilos... Il s'agissait alors de trouver des voyageurs acceptant de convoyer une partie de la collecte, et là aussi tout un réseau s'est mis en place de manière spontanée.
Xavier-Laurent
PETIT, auteur de Maestro
[2],
roman inspiré de l'histoire de l'école de El Alto, a eu la gentillesse de
relayer notre SOS à l'occasion de lectures ou signatures de son ouvrage ; et là
aussi l'histoire a fait mouche : une professeure de français en Allemagne,
mariée à un musicien appartenant à un orchestre symphonique, a mobilisé tout
l'orchestre, et a su sensibiliser le fabriquant de cordes Pirastro ; tous
ensemble ils ont réuni une vraie fortune en cordes neuves, ou usagées mais
triées.
Un réseau amical et solidaire s'est tissé autour des jeunes musiciens de l'orchestre de El Alto, tout étonnés de l'attention que leur portent des inconnus, et très reconnaissants.
Cette mobilisation a couvert les besoins en cordes pour les violons et les contrebasses. Un peu moins pour altos et violoncelles, mais il n'y a plus d'extrême urgence sur ce plan. La dotation très généreuse du Rotary Club de Lyon-Villeurbanne, qui s'engage sur trois ans aux côtés de l'orchestre, a donc pu pour cette année être utilisée pour couvrir d'autres besoins : 3 archets de violoncelle et 3 de contrebasse sont déjà entre les mains des musiciens, ravis : plusieurs violoncellistes jouaient avec un archet de violon... Une grosse mèche de crins va permettre de remècher les archets dont la plupart sont à moitié chauves. Cette dotation permettra également de financer la construction expérimentale par le luthier de La Paz de deux contrebasses d'étude. Peut-être le début d'une école de lutherie locale : l'habileté des boliviens sur ce plan n'est plus à démontrer depuis le précédent des Missions Jésuites.
La visite de musiciens qui pourraient donner des Master class, assurer quelques cours et répétitions, montrer une autre manière de travailler, est très attendue. Les altistes en particulier sont très demandeurs, et très motivés : ils ont tous choisi cet instrument pour son timbre et son rôle dans l'orchestre, et non par défaut parce qu'ils n'étaient pas assez bons en violon. Les cuivres sont aussi un peu en souffrance : les professeurs actuellement en place ne sont pas vraiment motivés. Peut-être parce qu'en Bolivie les fanfares sont très demandées quel que soit leur niveau, leurs musiciens ressentent moins l'intérêt d'un travail de fond rigoureux.
Nous avions signalé le manque de timbales, qui limitait le répertoire : l'orchestre de Cochamba a cédé très en dessous de son prix son ancien jeu de timbales.
Les choses avancent, donc.
Mais l'équilibre reste très fragile.
Trouver le matériel de base reste difficile : pour le dernier concert par exemple, l'orchestre a travaillé des extraits de Carmen avec la Sociedad Coral Boliviana. Mais Fredy ne disposait pas du conducteur, il n'avait pour diriger qu'une réduction pour piano de la partie orchestre... Et comme l'essentiel du déchiffrage se fait en répétition, le travail par pupitre n'était pas simple. L'aide que nous apportons couvre des besoins réels, et elle devra s'installer dans la durée : il n'y a pas de raisons d'espèrer que dans la décennie à venir il devienne possible de trouver des cordes, des archets, des partitions.
Bien
que Fredy soit bien épaulé par son équipe de
professeurs, présents aux
répétitions et dans l'orchestre avec leurs élèves, et bien qu'il ait délégué la
part formelle de l'organisation (gestion du matériel mis à disposition des
jeunes, registre des présences) à deux jeunes de l'orchestre, sa charge de
travail est phénoménale. Plusieurs longues répétitions de l'orchestre chaque
semaine, cours, recherche de partitions, de partenaires, de contrats,
organisation du Festival del Sol, contacts avec les musiciens invités ; à cela
s'ajoute son travail à l'orchestre symphonique de La Paz, comme violoniste mais
aussi ponctuellement comme chef d'orchestre ; et son travail d'architecte...
Personne ne prend en charge la partie communication de l'orchestre et de
l'école, et parfois faute de temps, il ne répond pas à une demande, ne remercie
pas en temps et heure, et passe à côté d'une possibilité d'aide. Bref, tout
repose sur ses épaules.
Dans une interview parue en juin dans le supplément dominical de plusieurs journaux[3], Fredy souhaite que l'état joue maintenant son rôle, et vienne en aide à l'école et l'orchestre. Mais il y a tant à faire sur des plans vitaux comme la santé, l'accès à l'eau potable, qu'il est à craindre que la culture ne reste encore le parent pauvre de l'Etat. Pas par manque de volonté, par manque de moyens : la Bolivie reste un des pays les plus pauvres de l'Amérique du Sud.
Notre aide est donc précieuse, le matériel apporté est vraiment nécessaire, et le soutien moral que représente notre mobilisation est très important. Souhaitons que cette collaboration puisse s'inscrire dans la durée.
août 2007 - Anne CACHAU-HERREILLAT (anne.cachau-herreillat@orange.fr)
[1] : 70 euros environ. Un petit pain coûte 50cts de bs.
[2] : Maestro, L'école des loisirs, 2005. voir le site
http://www.prix-chronos.org/auteurs/petit.htm et le mot de l'auteur
[3] : voir l'article « El Alto y una sinfonía inolvidable », supplément HO du 3 juin 2007,
http://www.lostiempos.com/oh/03-06-07/03_06_07_actualidad4.php
05/10/2007